« De la préhistoire à nos jours, améliorer la lumière et la ventilation a été l’un des moteurs de l’amélioration du confort dans l’habitat », peut-on lire dans le texte introductif de l’exposition virtuelle « Architecture et lumière au XXe siècle », à la Cité de l’architecture et du patrimoine(1). Ses contributeurs y citent Vitruve, qui, dans son traité De architectura (en 15 avant notre ère), se préoccupe déjà de la manière dont la lumière entre dans les bâtiments en fonction des espaces et des moments de la journée, et recommande que ceux-ci soient orientés en fonction du climat. Ils y montrent le rôle important des vitrages dans l’architecture de la Renaissance pour éclairer et chauffer les palais, puis les répercussions de la révolution industrielle sur l’urbanisation et la conception des logements où les ouvertures vitrées occupent une place croissante. Celles-ci feront d’ailleurs l’objet de vifs débats chez les architectes modernes, tant elles influenceront la manière d’organiser l’espace domestique et le confort de celui-ci, boostées par l’évolution des techniques de construction permettant d’ouvrir plus largement les façades, et les préoccupations hygiénistes de l’époque, dont, évidemment, l’effet de la lumière sur le bien-être et la santé(2). Mais outre la plus grande place laissée à la lumière naturelle dans les bâtiments, celle qui va changer la donne en matière d’éclairage dès le début du XXe siècle, c’est la fée Électricité, s’accompagnant d’une réflexion profonde sur l’art d’éclairer (mieux, de manière constante et en consommant de moins en moins d’énergie) qui contribuera aussi à transformer les usages quotidiens. Découvertes scientifiques majeures et innovations technologiques obligeant.
Domestiquer la lumière
Jusqu’à la révolution de la LED [pour light emitting diode, ndlr] – dont on apprend dans « L’odyssée de l’éclairage »(3), signée du chercheur Laurent Canale, qu’entre la découverte (par hasard) de la capacité luminescente de la diode par Henry-Joseph Round, en 1907, et l’invention de la LED bleue permettant d’obtenir de la lumière blanche par une équipe de chercheurs japonais, en 1993(4), il aura fallu plus de cent ans pour qu’elle devienne une source lumineuse pouvant servir à l’éclairage –, la lumière est produite par la transformation d’une énergie thermique en énergie lumineuse. D’abord le feu, utilisé dans divers objets alimentés par des combustibles ayant évolué au fil des ressources énergétiques disponibles (la torche, la bougie, la lampe à graisse animale, ensuite à huile, puis à pétrole ou à gaz), puis l’électricité, donc, capable de chauffer des fils de métal jusqu’à les rendre luminescents. Avec une étape majeure : l’invention de l’ampoule à incandescence par Thomas Edison en 1878, qui subira elle-même nombre d’évolutions avant que son usage domestique ne se répande massivement. Dans le même temps, la généralisation de l’installation des réseaux d’électricité dans les logements pousse les architectes et les décorateurs à intégrer la lumière artificielle dans la conception des espaces. Et à imaginer les dispositifs permettant sa diffusion et ses usages.
L’art de l’éclairage et l’art d’habiter
À cet égard, les recherches techniques, fonctionnelles et esthétiques menées dans les années 1950 par le designer Pierre Guariche (1926-1995) sont passionnantes. Elles portent particulièrement sur le confort d’utilisation (dissimulation de la source lumineuse, systèmes de bras articulés, balanciers, réflecteurs, etc., offrant une diffusion confortable et une gestion fonctionnelle de la lumière) ; sur un référencement précis des types d’éclairages nécessaires dans la maison (appoint, général, orienté, d’ambiance) ; et sur un travail concernant les matériaux industriels, particulièrement le métal, qui donnera naissance à une collection d’appliques fixes ou articulées, de lampadaires ou encore de lampes à poser particulièrement innovantes, en grande partie développés avec le fabricant Disderot (et réédités par Sammode ou Cinna). Dans le même esprit, le designer Achille Castiglioni et son frère Pier Giacomo, au cours de leur longue collaboration avec le fabricant italien Flos, mettent eux aussi au point des modèles où invention technique, ingénierie pointue et réflexion sur l’usage appliquée à la lumière contribueront à des évolutions profondes des usages domestiques de la lumière artificielle. « Pour ce qui est de la lumière, racontait en 2000 dans une interview(5) Achille Castiglioni, de l’éclairage en général, le composant principal du projet est l’appareil, l’objet éclairant. Mais la chose la plus importante, c’est de savoir à quoi sert l’objet, et à qui il sert. » Une approche prévalant encore largement de nos jours… Les progrès de la science en plus !
La révolution de la LED
« L’éclairage à LED a transformé nos habitudes pour les usages tant domestiques que professionnels, il a révolutionné les pratiques et les métiers de l’éclairage ainsi que les usages quotidiens, explique Laurent Canale. Nous avons dû modifier nos habitudes et remplacer les watts par des lumens, apprendre de nouveaux paradigmes. L’éventail des choix s’est étendu et nous a conduits à introduire les notions de température de couleur, de blancs chauds ou froids, d’indice de rendu de couleur, etc. ». Désormais, l’éclairage est électronique, n’émet plus de chaleur, est efficace, moins énergivore… et connecté. Et même capable d’imiter la lumière du jour et ses variations. Ainsi dans la maison, bien que les luminaires n’aient rien perdu de leur aura décorative, ils contribuent aussi au bien-être, calant leur fonctionnement sur nos rythmes circadiens. En conclusion de son « Odyssée », le chercheur précise d’ailleurs qu’aujourd’hui plus de 30 milliards de lampes électriques fonctionnent chaque jour dans le monde, que la LED représente près de 70 % du chiffre d’affaires mondial de l’éclairage et devrait dépasser 90 % en 2025. L’avenir de la diode est lui aussi lumineux !
(1) « Architecture et lumière au XXe siècle », à voir sur le site Expositions-virtuelles.citedelarchitecture.fr/architecture_et_lumiere.
(2) En 1931, la revue L’Architecture d’aujourd’hui consacre d’ailleurs un dossier au sujet, invitant des architectes, dont Auguste Perret et Jean Lurçat, à répondre à la question suivante : « Comment concevez-vous la fenêtre ? » – elle-même devenue une industrie (menuiseries et vitrages) atteignant aujourd’hui des sommets de performance.
(3) « L’odyssée de l’éclairage », de Laurent Canale, en trois parties, publiée dans la Lettre Lux (Lux-revue-eclairage.fr).
(4) En 2014, Isamu Akasaki, Hiroshi Amano et Shuji Nakamura, spécialistes des semi-conducteurs, obtiennent le prix Nobel de physique pour l’invention de la LED bleue en 1993, permettant d’obtenir de la lumière blanche à haute intensité. Sans cette avancée majeure, la lampe à LED telle que nous l’utilisons aujourd’hui n’aurait jamais vu le jour.
(5) S’éclairer, un film conçu et réalisé par Françoise Darmon dans le cadre de la série « Histoire d’objets ». Production Centre Pompidou, Paris Première, Creative Agent Consultants, Digimage, 2000
