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L'habiter face aux crises écologiques : Contre-récits visuels et plus si affinités

2026-03-25|Béatrice Durand

Les Algues vertes (2019), Le Droit du sol (2021), Le Monde sans fin (2021), Champs de bataille (2024)… Depuis quelques années, les librairies fourmillent de récits graphiques aspirant à sensibiliser aux effets de la contamination des sols, de la dégradation climatique ou de la politique du remembrement, suivant la cause choisie. Étonnamment, bande dessinée et alertes écologiques se conjuguent à merveille : journalistes, experts et dessinateurs exploitent l’attrait du plus populaire des médias pour véhiculer des nouvelles généralement peu joyeuses. Avec succès : ces supports ont beau annoncer la fin d’un monde et ses ravages, ils rallient de très nombreux adeptes, happés par leur charge critique ou leurs appels à la mobilisation.

 

Le dernier numéro de la Revue française des méthodes visuelles révèle que ces narrations à cheval entre reportage et graphisme se déclinent aussi dans le domaine de l’architecture – pris au sens large. La publication est consacrée aux écritures alternatives et au rôle des images dans la recherche. Et avec un dossier intitulé « Penser et donner à voir l’habiter : face aux crises écologiques », plusieurs articles sont signés ou cosignés par des chercheurs architecte, urbaniste ou paysagiste de formation, aux côtés d’autres venant de la sociologie, de la vidéo ou de la philosophie. Les six articles qui le composent décrivent des démarches scientifiques mettant en jeu diverses combinaisons d’écrits, d’images et de sons pour décrypter des problématiques liées à l’espace. Le résultat offre un bon aperçu non seulement des représentations actuelles de l’habiter mais aussi du savoir sur les images maîtrisé aujourd’hui par ces auteurs formés (ou non) à la conception et à la transformation spatiale.

Micromondes alternatifs

Les travaux présentés dans le numéro concernent des populations confrontées à des désordres environnementaux là où elles vivent. Pour analyser ces situations, les chercheurs se tiennent à plus ou moins grande distance de leurs « enquêtés », même si cette position peut varier au fil du temps. Certaines réunissent des groupes de circonstance, comme Malou Allagnat et Angela Lanteri, qui donnent à ressentir le vécu de trois familles pendant la canicule près de Lyon, ou Virginie Pigeon, qui propose à qui veut participer des exercices de cartographies collectives, dans l’estuaire de la Loire puis en Wallonie.

 

D’autres suivent des communautés déjà constituées, engagées dans des combats de résistance : Miléna Koutani dessine l’occupation d’un espace menacé par un projet immobilier à Rouen, quand Vincent Delbos-Klein filme des habitants oeuvrant au retour de l’eau au Rajasthan. D’autres, enfin, vont jusqu’à participer à des actions militanteslocales : à Bruxelles, Valeria Cirillo et Allan Wei s’associent à la défense d’une zone humide sous pression foncière et Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella à celle d’une friche ferroviaire. Ces deux dernières sont notamment parties prenantes d’un collectif très étendu, mêlant les domaines de sciences et les approches : architectes, historien, biologistes, anthropologue et paysagistes cheminent avec des plasticiens ainsi qu’avec des citoyens de différents âges. Mais pour quoi faire ?

 

Aucune neutralité revendiquée dans ces recherches. Si l’on voulait faire ressortir un trait commun, toutes visent une redescription des milieux et de leurs occupants, avec des outils d’une grande hétérogénéité : observations, balades, entretiens, dessins, affiches, livres, films, cartes, expositions… L’objectif est à chaque fois de qualifier lesdits milieux (sols pollués, région sans eau, logements bouilloires…) autant que lesdits occupants (habitants, lézards, sable, résidus polluants…) et leurs interdépendances. Ces travaux entendent renouveler les façons de regarder et de comprendre les milieux de vie, supposant que les cadres conceptuels des aménageurs et décideurs n’ont guère de chance de réparer les désordres écologiques enclenchés, vu qu’ils en sont peut-être la cause. L’ouverture des points de vue est pensée comme une force motrice, reconfiguratrice.

Imaginaires de résistance

Workshops, BD, carte participative, film documentaire, déambulations poétiques : les foisonnants dispositifs mis au point par les chercheurs font écho à bon nombre d’initiatives artistiques ou urbaines se revendiquant de l’activisme. Interrogés, leurs auteurs répondraient sûrement que leurs productions entrent aussi dans cette famille. La lutte écologique des années 2020 a en effet comme particularité de se vivre comme une bataille culturelle, avec la profusion et la prolifération comme moyens d’action. Les citoyens qui s’y impliquent s’efforcent de rallier le plus de monde possible – chercheurs compris. Qu’est-ce qui démarque ces travaux des démarches alternatives ? La grande spécificité qui réunit ces six-là tient à leur contexte d’émergence. Ces méthodes polyphoniques ont été élaborées pour contribuer à la production de connaissances scientifiques sur des phénomènes spatiaux ou lieux donnés. Elles ambitionnent de participer à la constitution de savoirs vérifiables par des pairs – des chercheurs en sciences humaines et sociales ou en recherche-création (une modalité plus récente intriquant les deux).

 

Détaillons la contribution de Malou Allagnat et Angela Lanteri (en images). La chercheuse et la réalisatrice ont conçu ce qu’elles appellent un « podcast dessiné », documentant ce qu’a pu signifier « habiter avec la chaleur » au temps des confinements en 2020- 2021. Leur film d’une dizaine de minutes reconstitue le quotidien de trois foyers en lointaine périphérie lyonnaise – vivant en logement social, copropriété et maison. Il nous immerge dans des intérieurs en proie à une ombre envahissante, sous le bourdonnement d’un ventilateur ; un huis clos pesant. Il tend également le micro à leurs habitants qui racontent leur ordinaire sans échappatoire et leurs ajustements pour résister à la torpeur qui, même en trois jours, les a complètement esquintés. En prêtant une oreille et un trait à des vécus peu considérés, ce podcast donne une expression à l’inégalité spatiale et climatique contemporaine. Si ce média accompagne une enquête de terrain éclairant la connaissance très parcellaire de l’habiter en surchauffe, c’est lui qui parvient à interpeller les pouvoirs locaux et à publiciser le problème.

Car le défaut de prise en charge a un lien direct avec la faible mémoire des épisodes de fortes chaleurs passés. Lorsque tombent les flocons et que menacent les tempêtes, qui se souvient encore de l’insoutenable touffeur de l’été dernier ? Ces désagréments ne durent que quelques jours ou semaines mais accablent les moins bien lotis. Et cet oubli a un effet bien réel sur les politiques publiques et, par extension, sur la qualité des logements : en France, les aides énergétiques sont pensées pour le confort d’hiver, les transformations suivent cette inclination. À leur échelle, Malou Allagnat et Angela Lanteri tentent d’enrayer cette mécanique. La position est sensiblement la même chez les autres chercheurs, en d’autres lieux : il s’agit à chaque fois de donner de l’« épaisseur » ou de la « consistance » à des « formes d’existences jusque-là négligées » pour les aider à résister.

L’architecture, la science et l’image

Les images ne sont ici ni des illustrations ni des sources, rôles que leur réserve habituellement la recherche en architecture. Si le dessin et la photographie sont attachés à la discipline, les chercheurs du domaine ont longtemps minoré leur influence dans l’acte de construire ou d’aménager les espaces et accordent encore aujourd’hui plus d’importance à la matérialité des édifices. À l’inverse, les médiations sont ici pensées comme des leviers politiques. Face aux forces contraires qui détériorent les lieux de vie jusqu’à les rendre inhabitables, ces démarches invitent à voir autrement pour espérer faire autrement et surmonter collectivement les obstacles.

 

Dimension expérimentale, production assumée de « contre-récits », place aux engagements personnels et existentiels : ces méthodologies ne revendiquent plus l’objectivité scientifique à tout prix, ce qui suscite des débats dans les écoles et laboratoires d’architecture. En entremêlant enquête, création, analyse, apprentissage, communication et archivage, ces chercheurs secouent la recherche établie, dont ils pointent les codes, le langage et le public restreint. Ces démarches « plus que visuelles » connectent la recherche au monde hypermédiatique contemporain. Avec des citoyens aujourd’hui très informés et une vérité mise quotidiennement sur la sellette, ce saut dans la mêlée semble fécond.

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